Pour une Halte des Livreurs à Malakoff
On les croise tous les jours. Devant les restaurants, aux carrefours, sous la pluie, dans le froid, parfois tard le soir. Les livreurs à vélo et en scooter font désormais partie du paysage de nos villes. Ils livrent nos repas, nos courses, nos colis. Pourtant, derrière la facilité apparente d’une commande passée en quelques clics, il y a des corps fatigués, des revenus instables, des risques d’accident, une dépendance aux plateformes et, trop souvent, une immense solitude.
Le film L’Histoire de Souleymane, de Boris Lojkine, a rendu visible cette réalité. Il raconte le quotidien d’un jeune livreur à vélo dans les rues de Paris, qui enchaîne les courses tout en préparant son entretien de demande d’asile. Le Festival de Cannes souligne que ces silhouettes, devenues familières dans nos villes, restent pourtant des travailleurs dont on ignore souvent tout : leur histoire, leurs droits, leurs peurs, leurs conditions de vie (1)
Ce que le cinéma donne à voir, les enquêtes de terrain le confirment. L’étude Santé-Course, menée auprès de livreurs à Paris et Bordeaux avec Médecins du Monde, l’Ined, l’IRD, la Maison des coursiers de Paris et la Maison des livreurs de Bordeaux, décrit un métier éprouvant : 63 heures de travail en moyenne par semaine, un revenu horaire moyen inférieur à 6 euros bruts, une forte exposition aux discriminations, aux violences, aux accidents et à l’épuisement. Elle rappelle aussi une réalité très concrète : faute d’accès régulier à des toilettes, 32 % des livreurs interrogés déclarent avoir souffert de troubles urinaires récents. (2)
Face à cela, une question simple se pose : où vont ces travailleurs quand ils doivent boire un verre d’eau, aller aux toilettes, se mettre à l’abri, recharger leur téléphone, réparer leur vélo, demander de l’aide, comprendre leurs droits ?
Aujourd’hui, trop souvent, nulle part.
Des villes ont déjà commencé à répondre
À Paris, la Maison des coursiers, ouverte en septembre 2021 dans le 18e arrondissement, a montré qu’une réponse locale était possible. Ce lieu accueille gratuitement les livreurs plusieurs jours par semaine. On peut s’y reposer, prendre un café, réchauffer un repas, recharger les batteries des vélos, utiliser les sanitaires et bénéficier d’un soutien administratif ou juridique. La Ville de Paris rappelle que le projet s’est construit avec CoopCycle et la mairie du 18e, à partir d’un besoin très simple : offrir un point d’appui à des travailleurs qui n’en avaient aucun. (3)
À Bordeaux, la Maison des livreurs, ouverte depuis février 2023, va encore plus loin. Née de la mobilisation des livreurs eux-mêmes, de l’association AMAL, de Médecins du Monde et de CoopCycle, elle est à la fois un refuge, un lieu d’accès aux droits, un espace de santé, de réparation des vélos, d’accompagnement numérique, social et professionnel. La Fondation de France décrit un lieu d’accueil inconditionnel, pensé pour rompre l’isolement et permettre aux livreurs de se reconstruire, de se soigner, de s’organiser et parfois de sortir de la dépendance aux plateformes. (4)
À Nantes, une Maison des livreurs a ouvert en juillet 2025. Elle propose un lieu de refuge et de repos, ainsi qu’un accompagnement social, numérique et administratif. Elle tient aujourd’hui une permanence hebdomadaire dans le centre-ville, avec l’objectif d’obtenir un local pérenne pour ouvrir plus largement. Là encore, le besoin exprimé est élémentaire : se reposer, aller aux toilettes, attendre au chaud, trouver quelqu’un à qui parler. (5)
Crédit photo : ©Clément Dorval / Ville de Paris
À Rouen, les livreurs se sont organisés au sein de l’Association de Soutien et d’Accompagnement des Livreurs de Rouen. Ils demandent eux aussi un lieu pour se reposer, s’abriter, accéder à des sanitaires et recharger leur matériel. Médecins du Monde indique qu’un travail a déjà été mené avec cette association autour des risques routiers et de la sécurité des livreurs. Des sources locales font également état d’un projet de Maison des livreurs porté par l’ASALR, avec un débat sur les moyens réellement mis à disposition. (2)
À Strasbourg, un projet de Maison des livreurs est également en réflexion. Il s’inspire explicitement des expériences de Paris et de Bordeaux pour créer un espace d’aide destiné aux livreurs à vélo. Là aussi, le constat est le même : travailleurs isolés, précaires, sans lieu de repos, sans interlocuteur stable, alors même qu’ils participent chaque jour au fonctionnement de la ville. (6)
Ces exemples montrent une chose : la Halte des Livreurs n’est ni une idée abstraite, ni une mesure gadget. C’est une réponse concrète, déjà expérimentée, utile et réplicable.
Pourquoi pas Malakoff ?
Malakoff a une histoire sociale forte. Une mémoire ouvrière, une Bourse du Travail, des associations engagées, une tradition de solidarité. Mais cette histoire n’a de sens que si elle nous aide à regarder les formes actuelles de précarité.
L’ubérisation n’est pas un sujet lointain. Elle traverse nos rues. Elle concerne des travailleurs qui passent par Malakoff, livrent à Malakoff, stationnent devant nos commerces, circulent sur nos axes, prennent des risques dans notre espace public. Elle concerne aussi la sécurité routière, l’accès aux droits, la santé, les mobilités actives, la dignité au travail.
C’est pourquoi nous proposons la création d’une Halte des Livreurs à Malakoff : un lieu simple, utile, construit avec les premiers concernés, la Bourse du Travail, les syndicats, les associations locales comme Scarabée et Zinzolin, et les acteurs déjà expérimentés comme CoopCycle. Le vœu que nous portons demande notamment une étude de faisabilité, l’identification d’un local, des sanitaires, un point d’eau gratuit, un espace de repos, des solutions de recharge pour téléphones et vélos, ainsi qu’une permanence d’accompagnement social, administratif et juridique.
Il ne s’agit pas de se substituer aux responsabilités des plateformes. Ces entreprises doivent assumer leurs obligations sociales, sanitaires et économiques. Mais une commune ne peut pas attendre passivement que les plateformes deviennent vertueuses. Elle peut agir à son échelle. Elle peut ouvrir une porte. Elle peut créer un point d’appui. Elle peut rendre visibles celles et ceux que l’économie numérique préfère maintenir dans l’ombre.
Crédit photo : © Emma Bougerol pour Basta! Média
Une mesure sociale, écologique et municipale
Une Halte des Livreurs, c’est d’abord une mesure sociale : permettre à des travailleurs précaires d’accéder à des droits fondamentaux.
C’est aussi une mesure de santé publique : prévenir l’épuisement, faciliter l’accès aux soins, limiter les risques liés aux accidents et aux cadences intenables.
C’est une mesure écologique : soutenir des mobilités actives et décarbonées, sans accepter que la transition écologique repose sur l’exploitation de travailleurs invisibles.
C’est enfin une mesure de tranquillité et de sécurité dans l’espace public : un livreur qui peut se reposer, réparer son vélo, recharger son matériel et suivre des ateliers de prévention routière est aussi un usager de la route moins exposé au danger.
Malakoff n’a pas besoin d’un grand discours pour agir. Elle a besoin d’un local, de partenaires, d’une volonté politique et d’un calendrier.
Ne pas laisser les travailleurs au bord du chemin
Les livreurs ne demandent pas la charité. Ils demandent d’être traités comme des travailleurs, avec des besoins humains élémentaires : boire, souffler, se soigner, comprendre leurs droits, parler à quelqu’un, ne pas être seuls face à une application.
Paris l’a fait. Bordeaux l’a fait. Nantes avance. Rouen et Strasbourg s’organisent. Malakoff peut, elle aussi, prendre sa part.
Créer une Halte des Livreurs, ce serait faire vivre concrètement nos valeurs : solidarité, justice sociale, écologie pratique, dignité du travail.
Une ville se juge aussi à la manière dont elle traite celles et ceux qui la traversent sans toujours y être vus. À Malakoff, nous voulons une ville qui ne ferme pas les yeux. Une ville qui protège. Une ville qui agit.
